Panique sur les JV ?

Pas si sûr

À travers l’exemple d’une consultation récente, je souhaite apporter quelques contre arguments à la notion de panique morale que l’on voit fleurir auprès des contempteurs de l’addiction aux JV.

Je ne prétends certainement pas que la notion et le diagnostic soient parfaits, mais ils présentent à mon sens un intérêt clinique évident et un risque individuel minime ce que je souhaite développer.

A l’échelon sociétal, j’avoue être plus circonspect. Le flou sémantique autour de la notion d’addiction serait à clarifier : la « maladie chronique du cerveau » ne correspond effectivement pas à bien aux situations croisées. Pour autant, la « mode de d’addictilogie » n’est ni entretenue et encore moins créée par les addictologues. Cependant on peut interroger ses liens avec une société moderne peu propice à l’apaisement et au contrôle de soi.

J’ai donc rencontré il y a peu un jeune homme de 15 ans. Un conflit violent avec ses parents suite au blocage de l’ordinateur un week-end l’a amené à fuguer et à prendre des risques. Ce contexte a précipité une consultation qui était latente, aux urgences psychiatriques un mois avant notre rencontre. C’est ce passage qui l’oriente dans notre service au motif « d’addiction jeux vidéo ».

Une seule consultation a pour l’instant été réalisée, avec le jeune homme seul puis rapidement avec son père. Le projet comme à notre habitude est de réaliser un bilan sur trois consultations (en plus de l’évaluation recherche effectuée en amont du premier entretien) dont un entretien familial avant d’engager un soin au plus long cours si besoin.

Je n’entrerai bien évidemment pas dans les détails mais il ressort de cette consultation un usage de FPS envahissant depuis 2 ans notamment les temps week-end (semaine en internat) avec une revendication de carrière professionnelle dans le gaming contestée et invalidée par les parents comme tout ce qui touche aux jeux vidéo.

On est bien dans la situation que certains qualifient de panique morale voyant des parents s’inquiéter (à tort diront certains, pas moi) d’un jeu certes excessif, mais chez un jeune conservant un fonctionnement global tout à fait correct. Selon l’ancienne terminologie addictologique, on parlerait ici d’abus et non pas de dépendance pour définir le stade de cette addiction comportementale.

Ce qui me semble intéressant à partager pour ce billet, c’est que le jeune homme arrive dans une attitude de prestance et de déficience prêt à argumenter qu’il n’est pas addict. Finalement, rapidement dans nos échanges, il semble rapidement percevoir que mon but n’est pas de juger l’utilisation de son objet d’intérêt et de plaisir, mais d’évaluer ses difficultés et celles de sa famille tout en réfléchissant aux avantages et inconvénients de son utilisation de jeu.

Cette consultation aurait tout à fait pu se passer chez un autre professionnel averti. La position tierce spécialisée me semble avoir du sens pour soutenir la légitimité de l’avis rendu entre parents et enfant. Dans les situations addictives, les craintes, angoisses, ressentiments se cristallisent autours de la conduite limitant les échanges, élaborations et capacités d’évolution sans intervention externe.

Là, nous sommes passés d’une position de crise sous tendant la demande de soin (portée par les parents, relayée par les urgences) à l’ouverture d’une fenêtre d’écoute et d’échanges mutuels en s’éloignant des positions rigides et diabolisées (si twitter pouvait s’en inspirer…)

Souvent le niveau de gravité de recours dans notre service est plus sévère. Je pense qu’il est de notre responsabilité éducative et sanitaire d’organiser un système de soins selon un continuum d’actions et d’acteurs permettant de recueillir ces éléments d’inquiétudes familiales, plus que de panique, de manière adaptée. La diversité des niveaux d’intervention précoce devrait permettre de proposer une palette de prises en charge allant de l’aide à un environnement favorable, en passant par le dépistage et de l’intervention précoce, à la prise en charge dont les interventions addicologiques (voire hospitalières) pour les situations les plus complexes.

Est ce une panique morale due à la sur médiatisation de la notion d’addiction aux JV, qui conduit des parents à souhaiter une rencontrer un professionnel habitué de ces situations en cas d’inquiétude pour leur enfant ?

Je ne le crois pas. Je pense plutôt que c’est une occasion unique, un moment fécond pour repérer des difficultés qui pourront être réglées en leur évitant ainsi d’entraver le développement et l’épanouissement de l’individu et de sa famille.

Il me semblerait intéressant dans ces contextes de fracture numérique de proposer plus souvent aux parents des accompagnements pour se familiariser et s’éduquer aux outils numériques. Mais ne nous trompons pas, cela ne gommera totalement ni l’adolescence, ni les troubles sous-jacents, ni de réelles transactions addictives de nos jours souvent portées par les JV.

Publié par Bruno Rocher

Psychiatre addictologue au CHU de Nantes

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