L’addiction aux JV : retour aux sources – juin 2009

Retour sur un texte écrit juste après ma thèse pour un édito ouvrant le site de https://www.ifac-addictions.fr/ Bien évidemment de nombreuses avancées ont été faites, mais à la relecture, ce texte me semble encore adapté à l’actualité.

L’addiction aux jeux vidéo existe ! Nous l’avons rencontrée.

Il s’agit bien évidemment d’un sujet d’actualité qui intrigue et parfois oppose les sphères addictologiques, sociologiques, psychiatriques ou psychanalytiques. C’est pourquoi nous souhaitons apporter une contribution à ce débat passionnant afin qu’il ne devienne pas trop passionné en opposant sur des malentendus, les partisans d’un OUI ou d’un NON de toute façon réducteur.

En effet, à la vue d’une pratique addictologique particulièrement intéressée aux problématiques comportementales de l’adolescence, l’addiction aux jeux vidéo existe ! Nous l’avons rencontrée. Cette affirmation ne peut s’entendre que si l’on considère l’addiction non exclusivement comme une maladie, un trouble fixé, mais comme une problématique développementale constituant un processus évolutif très souvent mis à jour lors de l’adolescence, moment où les enjeux de séparation et d’individuation sont particulièrement intenses. La conception moderne de l’addiction ne se réduit pas à la dépendance, mais inclut également des conduites d’abus quand celles-ci induisent des dommages quels qu’ils soient.

Les arguments permettant d’évoquer cette dimension addictive sont les points communs avec les conduites additives « traditionnelles » :

– tout d’abord, aucun praticien du soins psychique intéressé par ces questions ne peut prétendre que des individus enfermés dans des pratiques de jeu parfois 15 heures par jour voire plus, en rupture scolaire, professionnelle ou familiale, pendant plusieurs semaines ou mois de suite, n’existent pas.

– ces situations sont le plus souvent le fait de personnes exemptes de pathologies mentales avérées, même si parfois des comorbidités psychiatriques peuvent être associées.

– la demande concernant ces situations se fait le plus souvent par des tiers, qu’ils soient familiaux ou non, parfois aux prises avec une situation de repli particulièrement dramatique, potentiellement génératrice de crises de violences.

– les individus concernés sont le plus souvent très réticents pour aborder la question, voire manifestent un déni authentique. La recherche d’alliance thérapeutique est fondamentale et nécessite de prendre du temps.

– l’abord par le biais du symptôme « surconsommation de jeu vidéo » permet de prendre en compte des situations individuelles ou familiales souvent complexes. Il s’agit d’un mode d’expression d’une « souffrance » qui aurait pu prendre d’autres formes dans un contexte différent. La situation ou solution addictive se développe à la croisée de facteurs inhérents à l’individu, au contexte socio environnemental et à l’objet potentiellement addictif. Nous constatons d’ailleurs régulièrement des passages d’une addiction à une autre, qu’elle soit comportementale, ou centrée sur une substance psychoactive.

– la graduation des situations de jeu se fait sur un continuum allant de pratiques parfaitement ludiques à des pratiques de jeu vidéo exclusives qui dans certains cas extrêmes ne laissent plus de place aux besoins primaires tant les joueurs sont absorbés par le lien à l’écran et au jeu.

– la prise en charge de ces problématiques se fait essentiellement par des consultations qu’elles soient individuelles ou familiales. Les approches de groupe (joueurs, entourage), partageant les mêmes enjeux sont particulièrement intéressantes. Des hospitalisations courtes permettant un bilan, une prise de distance et donc de réflexion peuvent parfois être envisagées avec le joueur ou sa famille.

– on peut souvent parler de panne d’adolescence. Afin de relancer ces processus développementaux entravés, dont la sur-utilisation de jeu vidéo peut être la traduction, la prise en charge doit pouvoir s’étaler dans le temps assurant la garantie d’un espace pérenne permettant le développement de capacités relationnelles et la reconstitution d’assises narcissiques suffisantes. Elle doit pouvoir si besoin, s’appuyer sur une prise en charge pluri-professionnelle (médecin, psychologue, assistante sociale, éducateur).

Ce « regard addictologique » porté sur ces situations n’est bien évidement pas totalement en contradiction avec les arguments apportés par les détracteurs de cette possibilité de lecture. En effet comme eux, nous considérons :

– tout d’abord que le jeu vidéo est dans au moins plus de 90 % des cas une pratique passionnante et enrichissante.

– qu’il est fondamental de distinguer les pratiques passagères de l’enfance ou de l’adolescence qui n’ont rien de pathologiques, de situations dramatiques de joueurs souvent âgés de plus de 20 ans. Les enjeux sous jacents à la situation d’un enfant de moins de 10 ans ou de celle d’un adulte de 30 ans et les réponses apportées seront fondamentalement différents. Il est clair que notre propos s’applique plus particulièrement à une population que nous rencontrons dans une tranche d’âge allant de 15 à 35 ans essentiellement.

– que même dans les situations extrêmes de repli quasi autistique au domicile, et lorsque le joueur ne fait quasiment plus rien d’autre, la « perfusion relationnelle numérique » par les réseaux garde un sens et une fonction particulièrement importante pour le sujet.

– que les jeux de réseau de type MMORPG permettent l’expérimentation et la constitution de différents modes relationnels tout d’abords numériques avant de trouver leur prolongement dans la vie réelle.

– que le temps de jeu n’est bien évidement pas l’indicateur principal de la gravité d’une situation.

– que l’apparition de ces nouvelles problématiques ne se fait pas sans lien avec les modifications sociologiques de notre époque de grande révolution technologique, avec toutes les modifications de relations interindividuelles et de temporalité que cela implique.

Ces arguments ne sauraient faire oublier la situation grave d’une petite frange de la population de joueurs qu’il faudra pouvoir prendre en charge par des professionnels avertis avec suffisamment de connaissances et de respect mutuel des différents pratiques pour éviter les pièges de clivages théoriques et institutionnels, se traduisant par des discours partisans dans lesquels les patients et les non avertis risqueraient de tomber.

Pour compléter la lecture : thèse

Publié par Bruno Rocher

Psychiatre addictologue au CHU de Nantes

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