La fille du citron

C’était l’été d’après la course en sac, celui on l’on pavane en chemise bleue, marque de réussite au concours et d’une carrière sanitaire débutante.

J’avais gagné la gastro pour mon stage aide soignant – infirmier. Bon tirage, pas la pire des destinations. Des équipes sympas, enseignantes et déjà des gestes techniques. Le pied du débutant. Les bocaux d’ascite se remplissaient au fur et à mesure que les abdomens dégonflaient. Malgré l’odeur bien particulière qui me replonge dans mes débuts médicaux à chaque fois que je vais en liaison au second étage de l’hôtel dieu, la bienveillance des équipes et les échanges entre professionnels rendaient l’ambiance respirable.

C’est au milieu de ce stage qu’est arrivé le motif de ce billet.

Nous avions dans le secteur, un monsieur d’environ 40-45 ans hospitalisé pour une cirrhose alcoolique qui présentait un ictère conjonctival du feu de dieu, pour les non-médicaux, je rajoute la photo. (Dans ma mémoire, la couleur jaune citron est encore plus marquée.

Dans cette situation, l’étiologie éthylique de la cirrhose était avérée. (J’ai appris à parler comme ça plus tard, pour de vrai à l’époque c’était plutôt « Putain, comme y sont jaunes ses yeux, ça a l’air trop grave, il n’a pas du mettre trop d’eau dès ses jaunes.)

Ce qui était avéré aussi c’est que je n’avais pas prévu que sur Le temps des visites de l’AM, sa fille, 16-17 ans, mignonne, vienne me voir, moi, dans ma tenue de Schtroumph à ce moment parfaitement ajusté à la petitesse de mon être.

« C’est pas trop grave ce qu’il a mon père ? »

Pour le coup je n’en savais rien, et maintenant encore, j’aurais du mal à rapporter le pronostic d’une cirrhose décompensée, mais ce dont je me rappelle parfaitement, c’est la détresse dans ses yeux, celle d’une jeune fille attachée à son père comme lui l’était à ses goulots. L’impression n’était pas celle d’un éthylisme violent, maltraitant pour femme et enfants mais plutôt celle de consommations accumulées pour passer une douleur interne mettant de côté la famille et quelques litres d’ascite.

Ce dont je me rappelle c’est que j’ai tenté de bredouiller quelques mots réconfortants, mais du haut de mes quelques années de plus qu’elle, je ne pesais pas bien lourd face au poids des émotions partagées.

Balayé par l’injustice de parcours vies qui ne partent pas toujours avec les mêmes chances, je me demandai pourquoi elle était venue me voir, moi. (Je l’ai peut compris ensuite et s’était l’objet initialement prévu de ce billet de blog, j’y reviendrais probablement plus tard).

Non ce billet (bousculant les priorités annoncées, le mettant les boutons et contournement du déni d’Ancenis) fait écho à une autre urgence : le renoncement au plus haut sommet de l’état à promulguer politique de prévention ambitieuse qui passe notamment par le Dry January.

Tous les moyens sont bons pour sensibiliser au fléau de l’alcool et à ses conséquences humaines. si besoin j’irais jusqu’à exposer ma collection de caleçons Coton Doux pour atteindre les 1000 les 10 000 si cela permet d’éviter qu’une jeune fille puisse garder son père aimant auprès d’elle sans avoir besoin de se confir dans l’alcool.

Ces images me restent gravées ma mémoire d’étudiant tel un zest dans le citron, pourtant bien moins profondément que cette jeune femme qui a probablement perdu son père bien trop tôt. La voir serrer son père dans ses bras pour en extraire l’amour encore possible, presse encore mon cœur qui 20 ans après n’est pas encore dry.

Publié par Bruno Rocher

Psychiatre addictologue au CHU de Nantes

2 commentaires sur « La fille du citron »

  1. Ce renoncement.. j’y ai consacré 30 ans de ma vie de chercheuse/enseignante. Déjà aux fins fonds de la Normandie profonde les députés locaux expliquaient à mon patron qu’aucun ne risquerait sa place pour ce problème. Mon patron est mort j’ai œuvre seule pendant longtemps eu un poste de physio- alcoologie ça ne s’invente pas. Les cliniciens pratiquaient la piqûre chauffante… seule la prise en charge a évolué grâce à des cliniciens pertinents courageux motivés comme toi. Le reste est resté figé dans la glace du pouvoir politique plus préoccupé de sa réélection que des gens. Il faut bien le. Comprendre les amis. Ces politiques qui renoncent n’aiment Pas les gens. Ils s’en foutent.et les blaireaux de Bercy ont un tableur à la place du cerveau limbique. Leur cynisme est inégalé. Le seul espoir présent pour lutter contre le jaune non dilué est que les egos du camp sanitaire s’estompe au profit d’un bien commun: les gens et leur santé. J’ai aussi un doute sur ce coup là… bon dimanche

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  2. J’ai débuté moi aussi comme aide-soignant dans un HP, comme on disait simplement, mais Si l’appellation n’avait pas le souci actuel du politiquement correct, le personnel, dans la tradition de Tosquelles et Bonnafe, y pratiquait une psychiatrie humaine. Inévitablement, une grande partie des lits étaient occupés par des malades alcooliques…et la mission des « jeunes » comme moi, entre deux douches ou deux opérations de contentions des grands agités, était, selon l’expression du « patron », « de couper la route de l’alcool ».
    Week-end après week-end, nous perdions la bataille.
    J’en ai gardé cette conviction qu’il faut inlassablement désintoxiquer notre société d’un rapport trop banalisé avec l’alcool. Et qu’il faut y travailler pas à pas, en tenant compte de l’histoire, de la culture, des traditions. Et en se libérant de tous ces autres enjeux.
    L’état se désengage? Est-ce grave? Symboliquement oui, mais pour l’opération en question non : en Angleterre comme dans beaucoup d’autres pays, elle est naît de la société civile, de consommateurs de boissons alcoolisées qui n’envisagent pas un instant de devenir abstinent. Alors nous sommes quelques-uns à nous organiser pour faire de même en France, discrètement. C’est bien l’essentiel.

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