VAGALAM®

@MaitreEtTalon

Alprazolam, Diazepam, Clonazepam, vous me mettrez aussi du Vagalam, c’est celui qui lisse le mieux mes angoisses en ce moment.

Le Vagalam c’est le traitement qui m’aide à digérer les pensées qui me jettent sur le canapé à 5h du mat, les yeux ouverts, la nuit finie, l’esprit déjà chargé des patients de la veille. 

Les vagues de COVID ont déposé dans nos cabinets de psy, dans nos hôpitaux des patients dont la fièvre n’est pas redescendue. Nous avons vu revenir les vieux marins, habitués à s’amarrer au port les temps d’un orage, mais le gros de l’équipage est fait de jeunes mouss débordés par l’angoisse d’une mort qui rode, lessivés par les remous des adaptations incessantes des règles de vie, des modes de travail, asséchés des relations qui les maintenaient à flots.

Le Vagalam, c’est le remède qui me permet de transformer la sombre impression de naufrage du système de soin en l’image d’un bateau qui risque de sombrer dans la tempête. Vous noterez que ces deux options nous conduisent à couler. C’est pas faux, le capitaine devant plus garder le cap que le moral, je vous emmène sur la vigie et partageons la vue de la tempête dans laquelle la psy baigne et qui noie mon optimise.

A tribord, toute proche la masse terrible d’un hôpital plein, qui déborde de patients, qui parfois retournent à l’eau sans avoir pu se restaurer assez. Cette île est amarrée à des passerelles de consultations s’étendant à perte de vue, à perte de temps. Certains patients tentent de se jeter à l’eau pour atteindre plus vite l’hôpital. D’ailleurs c’est bien rarement de l’eau pure et salvatrice mais bien souvent un mélange vite fait d’alcool, de drogues et de cachets. Certains se noient.

La plupart échoué au sas de garde. Le médecin PH s’est mué en Cerbere gardant l’entrée de l’HP. Inversion de lettre, inversion de rôle. La priorité est de trier, d’éviter qu’un nouveau patient ne rentre. Gardien de portes closes et surtout de services pleins. Dur de soigner la tête et les missions à l’envers, même pour un psychiatre. Le stress de la garde sans un seul lit dans le département, même pas un brancard qui traine ou une arrière chambre, ce doux moment privilégié où médicaux et administratifs se rejoignent dans le froid de l’impasse.

A bâbord, un équipage lessivé, épongeant le gel des budgets avec 3 masques et 2 casaques. Autour le flot des souffrances qui battent en brèche un édifice exigu, vétuste et poreux.

De nombreux professionnels ont déjà embarqué la larme à l’œil sur les chaloupes pour une tentative de repos ou pour le grand départ. On ne leur reprochera surement pas, surtout que la sirène a si souvent sonné. L’alarme n’a eu de cesse de hurler pour alerter sur la dégradation de la flotte de soin qui avait pourtant par une politique sectorielle ambitieuse permis de construire suffisamment d’ilot, de radeau, de filets de sécurité pour apporter du réconfort et du soin aux esprits ayant pris les vents contraires.

Les évolutions sont possibles assurant innovation et prise en charge pour tous. Par nécessité, la crise de la COVID a accéléré comme jamais les pratiques de télémédecine. Toute tempête est une crise qui étymologiquement est un creuset d’innovation. Par obligation des collaborations nouvelles se sont nouées mobilisant les ressources et compétences des équipes.

Au loin quelques lueurs d’espoir déchirent parfois le ciel sombre. Un vaccin et son illusion probablement déçue d’un retour au « comme avant ». Tant mieux, tient un relent d’optimisme, surement une larme frelatée.

L’apprentissage de nouveau modes de communication, de nouveau modes de jeux, de soins, ou d’enseignements, distanciels comme on dit a diversifié nos liens, nos attaches.

Probablement que l’on pourra espérer un effet frère d’arme fédérateur, « Souvient toi John : 2020 les masques en tissus et les casaques en papiers, les corps enfermés. »

Ciel mes nouveaux amis ! Mais oui, pour qui a accès à internet il est possible de surfer vers de belles liaisons, de jolies rencontres, de baigner dans les océans de connaissances (j’ai dû trop forcer sur les larmes moi).

Mais revenons sur Terre, mon Vagalam c’est surtout cette intuition lestée du pessimisme du quotidien que les tourments de la COVID ont monté le niveau de stress mondial tellement haut que la décrue n’est pas prête de s’amorcer dans les services de psy. Je pense à ceux touchés directement par la maladie, par le décès d’un proche, mais aussi et surtout aux les victimes collatérales, les noyés socio-économiques, les enfants insuffisamment rassurés ou protégés dans des foyers ballotés par les vents, ou secoué.e.s par les poings. Ceux-là auront souvent subis des peines injustes sans même pouvoir se raccrocher à l’idée que leur sacrifice a permis de sauver Mamie ou oncle Bernard.

Le temps des traces psychologiques est un temps long. Les liens bienveillant et l’entraide sont obligatoires à construire et à vivre ensemble si on veut sauver le plus grand monde d’entre nous de la noyade. Le vaccin psychique est probablement plus facile à distiller à partir de nos larmes.

VALAGAM ARN psy

(Amitié Réconfort Nouveauté)

Publié par Bruno Rocher

Psychiatre addictologue au CHU de Nantes

2 commentaires sur « VAGALAM® »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :