Commentaire sur l’article de Célia HODENT février 2020

Ethics in the Videogame Industry: A Mythbusting and Scientific Approach

J’espère que ce format billet/article permettra à chacun d’exposer plus explicitement ses points de vue que sur le format restreint et presque nécessairement polémique de Twitter. L’intérêt étant bien de pouvoir partager et d’échanger des perceptions et connaissances au service d’un usage ludique et apaisé y compris passionné des jeux vidéo.

Commençons par l’introduction. J’ai pris le parti de faire quelques screenshots de l’article princeps en surlignant les notions commentées.

Vert : je suis d’accord pour dire que le temps scientifique est long et que les « preuves » mettront encore des années à se construire. Cependant on peut pas nier qu’il existe de la littérature scientifique qui aille dans le sens du modèle addictif et qui mette en garde contre les utilisations excessives de jeux vidéo. Obtenir un consensus sur un sujet aussi complexe est nouveau et bien évidemment mission impossible. Il ne s’agit pas de retourner cet argument.

Jaune : je suis bien d’accord sur le risque de crispation du débat qui amènerait notamment l’industrie à ne pas aborder sereinement ses responsabilités. Ils ne sont bien sûr pas les seuls. Je pense notamment aux soignants (addictologues) qui peuvent se crisper à force d’entendre nier des évidences au moins pour une frange de patients de 20 à 30 ans particulièrement enfermés dans ces conduites et sans comorbidité explicative autre évidente.

Rouge : on se retrouve très largement sur cette nécessité de maintenir ouvert un dialogue pour progresser tous ensemble.

Jaune : Il y a effectivement une dramatisation autour de la notion d’addiction. celle-ci est rattaché à l’image du toxicomane, à des peurs de déchéance et de rejet de la société particulièrement tenaces. Je pense que les addicts sont plus stigmatisés que les jeux vidéo dans l’expression « addiction aux jeu vidéo ». C’est à mon sens l’une des difficultés principales pour reconnaître ce nouveau diagnostic.

Le fait que cela concerne les enfants majore nettement ces inquiétudes. Il me semble qu’on doit surtout se préoccuper d’améliorer la prise en charge globale des addictions.

Vert : Les positionnement politiques et sociétaux par rapport à ces inquiétudes grandissantes sont effectivement extrêmement importants Ce qui se passe en Chine n’est pas ce qui se passe en Europe et aux États-Unis. À nous de construire des échanges apaisés, argumenté pour aider les politiques à positionner au mieux les curseur.

Rouge : ici toutes les descriptions « précises » de l’addiction reposent sur un modèle d’addiction aux produits dont la tolérance semble le facteur principal de reconnaissance. Or comme le rappelle Serge AHMED cela fait bien longtemps que ce n’est plus le modèle dominant et que la tolérance n’est même pas obligatoire pour décrire un phénomène additif y compris dans des utilisations de produits.

Je pense que c’est une méconnaissance de cette définition élargie du modèle addictif est un problème. Dans le même temps, c’est vrai que l’on note un mouvement sociétal disant qu’on peut être addict à tout, que cela deviendrait presque une pathologie à la mode. Cet équilibre de reconnaissance de la pathologique et du normal est effectivement difficile mais ne doit pas être évacué en niant ces problématiques.

Le gambling a été important car C’est première entité nosographique reconnue comme une addiction comportementale dans les classifications internationales. Si les classifications sont très importantes symboliquement et en terme de politique de santé publique, au niveau clinique il faut relativiser la portée, et chaque soignant reste (encore) libre d’aborder comme il le souhaite en fonction de tes compétences et intérêts le patient qu’il rencontre.

À mon sens les addictions sexuelles, achats pathologiques et crises alimentaires auraient toute leur place dans la catégorie des addictions.

Rouge : il faut bien distinguer l’absence de consensus entre les praticiens reconnaissant l’existence du pronostic de jeu vidéo en soi (effectivement il y a quelques divergences de critères mais les avis globaux sont convergent), à l’opposition de certains qui nient existence d’un phénomène en reportant tout soit sur une pathologie individuelle soit sur un trouble familial, sans vouloir intégré l’objet jeu. Alors que ce sont souvent les mêmes qui insistent sur la particulière puissance de cet objet, et sur la nécessité d’éduquer son apprentissage.

C’est une manière de voir respectable mais qui fonctionnellement dans mon expérience clinique tient plus difficilement la route.

Vert : c’est bien la manière d’accueillir effectivement les patients présentant des difficultés à réguler des comportements qui est en jeu. Dans une consultation d’addictologie on entend trop souvent des patients présentant des phénomènes addictif peu reconnu (malheureusement c’est aussi vrai pour l’alcool…) dont les jeux, les achats, le sex, le sport qui rencontrent des professionnels de santé leur disant « Yaka arrêter, vous reviendrez vous plus tard quand vous aurez arrêté » ou à une maman d’un jeune gamer excessif « C’est pas grave madame, c’est du jeu toutes façons j’ai entendu que l’addiction au jeu vidéo n’existait pas… »

Rouge : j’adore cette publication de Przybylski, qui globalement est un fervent partisan de la lutte contre l’addiction auX jeux vidéo, qui tranquillement dis que 1 % ce n’est pas beaucoup lorsqu’on voit le nombre de joueurs exposés. Le chiffre de 1 %, je le trouve personnellement dramatique.

Finalement il publie exactement les mêmes chiffres que les autres (Y compris plutôt partisan de la notion d’addiction aux JV mais avec une interprétation une banalisation toutes différentes.

Vert : le fait que ce soit un phénomène de coping et selon moi c’est évident notamment pour réguler les humeurs dysphoriques ou des angoisses multiples. Il me semble qu’il est communément reconnu que c’est un mode d’entrée dans une utilisation qui se confirme addictive à la suite. Je ne vois pas en quoi cela éloigne du phénomène addictif.

Cela renvoie par contre à l’âge d’exposition et de traitement. Malheureusement les dépendants aux substances sont rencontrés souvent des années voire des dizaines d’années après leur exposition première. A ce moment, on note autonomisation et chronicisation du phénomène addictif avec accumulation de conséquences négatives dramatiques.

Pour le jeu vidéo on a potentiellement la possibilité d’intervenir plus tôt car dans une exposition se faisant souvent dans le milieu familial et à la grande adolescence.

Je confirme que la surexposition médiatique de ce phénomène est clairement un problème. Cependant elle est aussi à la mesure de l’envahissement rapide de notre quotidien par la notion d’écran et le numérique dont on en était probablement pas suffisamment préparé.

Les clivages médiatique induits par cette exposition renforcent des positionnements peu facilitant pour le débat serein ce qui est bien sûr dommage.

Je suis de ceux qui pensent que ce renforcement contre-productif de position parfois caricatural est aussi dû à un refus et de l’industrie et de certains soignants de reconnaître la problématique.

Je dois arrêter ce commentaire pour ce matin. Je pourrais reprendre les parties qui me concerne moins directement.

J’espère que cette base de discussion pourra continuer à s’amplifier. À très bientôt.

Publié par Bruno Rocher

Psychiatre addictologue au CHU de Nantes

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